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En franchissement(s)

Par Gaya Goldcymer

Dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, paru en 1905, Sigmund Freud reprend une histoire juive qui se transmet de génération en génération : « Dans une gare de Galicie, dans un train, deux Juifs se rencontrent : “Où vas-tu ?” demande l’un. Le second répond au premier : “Je vais à Cracovie.” “Regarde-moi ce menteur !” s’exclame le premier, furieux. “Si tu dis que tu vas à Cracovie, c’est bien que tu veux que je croie que tu vas à Lemberg. Alors que je sais que tu vas vraiment à Cracovie. Alors pourquoi tu mens ?” »

Dans ce récit aphorique, tous les éléments constitutifs de la démarche de Qi Zhuo sont en travail : le rapport à la langue, trésor des signi ants cher à Lacan, le glissement imperceptible de sens, le décalage, l’absurde ou le nonsense. Et, dans le choc d’une langue à l’autre, de la chinoise à la française : le surgissement du mal entendu.

Mais chez Qi, il y a aussi ce que Freud nous dit du franchissement des frontières qui, plus que le passage d’un lieu ou d’un territoire à l’autre, est le passage vers une autre langue et une autre pensée. Ceux qui, comme nous, sont plurilingues, connaissent les jeux de mots, les lapsus, les raccourcis incongrus ou les accélérations que provoque cette multi-appartenance. Contacts de langues et fusions inopinées qui produisent des mots nouveaux et de nouvelles images. C’est là, à ce carrefour, que se situe Qi.

À la manière des performances Dada où le textuel et le visuel font corps, il joue et se joue de ces faits d’interférence qu’il expérimente dans sa vie et dans sa production. Il martyrise sa peluche-porcelaine, brûle des vases blancs de 205 cm de haut, mange une assiette, crée un tas, puis pose d’étranges bouchons en forme de liane sur d’autres vases blancs, retourne un Mickey comme un gant, casse deux briques, imagine un cheval-serpillère-dada ! Une traversée fantastique à partir du matériau vidéo et de la porcelaine délicate, reliant la Chine à Limoges, une traversée du monde à partir d’objets du quotidien qu’il ré-enchante : dans un grand éclat de rire. Dansant sur le volcan. Superbe.

like crossing(s)

by Gaya Goldcymer

 

In Wit and its relation to the Unconscious, published in 1905, Sigmund Freud takes up a Jewish story which is handed down from generation to generation: “ In a station in Galicia, in a train, two Jews meet: ‘ Where are you going?’ Asks one. The second replies to the first: ‘ I’am going to Crakow.’ ‘Look at that liar!’ exclaims the first, furious. ‘ If you say you’re going to Crakow, it’s because you want me to think that you’re going to Lemberg. Whereas i know that you are really going to Crakow. So why are you lying?”

 

 

   In this aphoristic tale, all the component parts of QI Zhuo’s approach are at work: the relation to language, the trove of signifiers dear to Lacan,  the imperceptible shift of meaning, discrepancy, absurdity, and nonsense. And in the clash from one language to the next, from Chinese to French: the emergence of the mishearing and misunderstanding.

 

   But with QI Zhuo, there is also what Freud tells us about crossing boundaries, which, more than the passage from the on place or one territory to another, is the passage towards another language and towards another kind of thinking. Those who, like us, know several languages, are acquainted with wordplays, slips, incongruous shortcuts, and accelerations, all caused by this multi-membership. Contacts of languages and unexpected mergers which produce new words and new images. It is here, at this crossroads that QI Zhuo situations himself.

 

  In the manner of Dada performances where the textual and the visual are one, he plays and does without these facts of interference which he testes in his life and in his production. He torments his porcelain toy animal, burns white vases, eight feet in height, eats a plate, creates a pile, and then puts strange corks in creeper form, turns a Mickey Mouse inside-out like a glove, breaks two bricks, and imagines a Dada-horse floor cloth! A fantastic journey based on video material and delicate porcelain, linking China with Limoges, a traverse of the world based on everyday objects to which he gives back their magic: in a great guffaw of laughter. Dancing on the volcano. Superb.

Je suis un étranger, je fais des objets étranges dans un pays étranger. J’essaie de comprendre et d'entrer dans la société où je suis. Je porte ma tête de Chinois, donc il y a toujours des heurts entre ma propre culture et la culture occidental (je vis dans ces conditions).

Quand je suis arrivé en France, j’ai souvent entendu les gens prononcer le mot « chinois ».

- Parlent-ils de moi ?
- Veulent-ils parler avec moi ?

C’est ce que je pensais.
J’ai ni par comprendre qu’ils disaient seulement : « chez moi ».

J’avais tout simplement mal entendu.

La relation possible entre « chinois » et « chez moi » c’est « le chinois chez moi ». Cette relation crée un premier lien entre deux langues différentes, deux personnes différentes et deux cultures différentes. C’est alors que j’ai compris que la vraie communication peut commencer par un malentendu.

Le « malentendu » devient une façon de penser multiculturelle. La communication commencée par un « malentendu », crée plus de sens que ce qu'on peut comprendre parfaitement. C’est une richesse pour moi. Me trouvant sur une frontière entre deux cultures, je suis moi aussi un « mal entendu ». Je souhaiterais développer un projet sur ce « mal entendu ».

Dans la langue française il y a beaucoup de mots dont la prononciation ressemble aux mots chinois. Par exemple, le mot « vase » a la même prononciation que le mot « chaussette » en chinois. Le « loup » est le « cerf » en chinois.
Je m’interroge comment une chaussette devient un vase. J’essaye d’assembler les différents objets pour en créer un autre en langage sculptural.